Protection auditive : à bon entendeur !

Cet article s’inscrit dans la collection « ACCOMPLIR ».
Par Gabrielle Anctil, journaliste.
« Mon travail, c’est de remédier à un problème de conception du corps humain. » Professeur au Département de génie mécanique de l’École de technologie supérieure (ÉTS), Jérémie Voix, ing., ne manque pas d’humour ni de passion pour son métier. Il s’intéresse à tout ce qui touche les oreilles, notamment aux moyens de protéger l’ouïe et de rendre l’audition aux gens qui l’ont per- due, et aux recherches qui pourraient aider à prévenir diverses maladies simplement en écoutant ce qui s’y passe.
Une personne sur quatre dans le monde aura des problèmes d’audition d’ici 2050, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Pour Jérémie Voix, la solution est de développer une « paupière d’oreille » — une expression qu’il a d’ailleurs choisie pour intituler un ouvrage de référence qu’il a dirigé. « La perte auditive survient quand on entend des bruits trop forts et qu’on ne peut pas se protéger en fermant notre oreille comme on le ferait avec l’œil », souligne-t-il. Il rappelle que nos ancêtres avaient tout avantage à utiliser leur ouïe pour « voir » la nuit, mais que la révolution industrielle — et tous les bruits qui l’ont accompagnée — est venue mettre en danger ce sens essentiel. À cet égard, il se permet une pointe envers ses collègues : « Il faudrait concevoir des machines plus silencieuses, c’est le rôle des ingénieures et des ingénieurs aussi ! »
Depuis une vingtaine d’années, le physicien de formation met au point des technologies d’aides auditives capables de protéger du bruit trop fort tout en permettant la communication, par exemple dans des milieux de travail cacophoniques. En plus de protéger, ces appareils pourraient évaluer l’exposition au bruit des travailleuses et travailleurs. « Si on pouvait mesurer le bruit en permanence, on pourrait prévenir la surdité », affirme-t-il. Dans les usines, les gestionnaires pourraient être avertis quand les niveaux sont trop élevés, et affecter le personnel à des tâches moins bruyantes, par exemple. Dans notre vie privée, une notification pourrait s’afficher sur nos appareils si notre dose journalière de sons élevés est sur le point d’être dépassée. Car, dans ce cas-ci, la prévention est primordiale, dit Jérémie Voix : « La surdité est irréversible. »
« La perte auditive survient quand on entend des bruits trop forts et qu’on ne peut pas se protéger en fermant notre oreille comme on le ferait avec l’œil. »
Jérémie Voix, ing., professeur au département de génie mécanique de l’école de technologie supérieure (ÉTS).
Entendre, c’est bon pour la santé
Bien sûr, l’ouïe est un sens précieux. La perdre signifie une coupure importante avec le reste du monde. La situation est encore pire pour les personnes atteintes de maladies neuro- dégénératives : « La perte auditive est un accélérateur pour des maladies comme l’Alzheimer. » Incapable de suivre des conversations de groupe, de faire des sorties au théâtre ou au cinéma, une personne malentendante finira souvent par se retirer du monde, ce qui diminuera sa stimulation intellectuelle et accélérera son déclin.
Jusqu’à présent, la solution se résumait à porter des prothèses auditives. Pour s’en procurer une paire, il faut cependant débourser quelques milliers de dollars, pour des résultats parfois mitigés. « La première réaction des gens est souvent de dire qu’ils n’aiment pas ça, que les bruits sont trop forts, indique le chercheur. Le changement est trop radical. » Résultat : près de 80 % des gens qui en auraient besoin n’auront pas recours à ces appareils.
Pour Jérémie Voix, la solution passe par des appareils du quotidien : les écouteurs de téléphone. « Des écouteurs sans fil, comme des AirPods, on porte ça toute notre vie, on apprend à entendre à travers ces appareils-là, constate- t-il. Le jour où on a besoin d’amplification, on ne passe pas du tout au rien. » Il se réjouit de voir que des compagnies comme Apple, le fabricant des AirPods, ont enfin compris que leur populaire produit pourrait servir à une population autrement négligée. En septembre 2024, Apple annonçait que la nouvelle mouture de ses écouteurs sans fil pourrait servir d’appareil auditif. De fait, le nombre d’écouteurs de ce type se multiplie actuellement sur le marché aux États-Unis, grâce à une réforme instaurée par l’administration. Autre avantage : impossible de savoir si la personne que l’on croise dans la rue se sert de ses écouteurs pour passer un appel ou pour amplifier le son, une manière d’augmenter l’acceptabilité de ces appareils.
Santé et sécurité
En plus du développement de technologies, l’ingénieur est aussi passionné par l’établissement de normes servant à mieux prévenir les problèmes d’audition. « Pour avertir les gens qu’ils ont atteint la limite d’exposition, il faut d’abord se mettre d’accord sur la manière de mesurer cette exposition. » Dans le cas de Jérémie Voix, les bottines suivent les babines : il s’implique à la fois à l’Association canadienne de normalisation, à l’American National Standards Institute et auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), où il contribue à l’initiative « Écouter sans risque » (en anglais, Make Listening Safe). Il a ainsi participé à l’écriture de normes concernant les protections auditives ainsi que leur ajustement et la mesure d’exposition au bruit.
Jérémie Voix croit que cette implication est indispensable pour l’avancement de la société : « Les textes de loi vont toujours se référer à des normes. Par exemple, sur la limitation d’exposition au bruit dans les bars et les cinémas, la loi va citer la norme de laquelle elle s’inspire. Si la norme est basée sur des connaissances ancestrales, ça n’aide pas vraiment ! » Il considère que les ingénieures et ingénieurs, en tant qu’instigateurs de nombreuses avancées technologiques, sont particulièrement bien placés pour offrir leur expertise aux groupes de travail qui participent à la rédaction de ces normes.
Oreille tendue vers le futur
Jérémie Voix est déjà prêt pour les appareils auditifs de demain, qui recueillent dans le conduit auditif des données mesurant l’activité corporelle (aussi désignés par le terme anglais hearables). « Étant donné que le cortex auditif est derrière l’oreille, on pourrait équiper des bouchons d’électrodes qui mesureraient l’activité électroencéphalographique. Une sonnerie de téléphone retentit : portez-vous votre attention sur cette sonnerie, ou bien l’ignorez-vous ? Selon ce que vous faites, l’appareil pourrait réagir en décrochant ou en envoyant l’appel vers votre répondeur. »
Une autre voie d’avenir : « Une équipe américaine a montré qu’en envoyant de la chaleur et du froid en alternance sur le nerf vague à travers l’oreille, on peut traiter des migraines profondes. » Peut-on imaginer des écouteurs qui amplifient le son et servent aussi d’antidouleur ? Il faudra peut-être une autre vingtaine d’années de carrière au chercheur pour mettre au point un produit fonctionnel, mais une chose est claire : une fois arrivé au grand âge, si son ouïe s’affaiblit, Jérémie Voix aura tout préparé pour que la technologie lui permette de continuer à entendre.
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Détecter des maladies neurodégénératives
Pour son doctorat, Rachel Bouserhal a conçu un protecteur auditif capable de capter la voix à travers les parois de l’oreille. « La technologie intra-auriculaire bloque le canal auditif, ce qui amplifie plusieurs signaux physiologiques dans l’oreille, comme le battement du cœur, la respiration ou la parole », explique-t-elle. L’appareil sur lequel elle a travaillé a été racheté par la compagnie 3M, qui le vend à des entreprises où les travailleuses et travailleurs doivent porter, en plus de protecteurs auditifs, des masques pour se protéger de la poussière. Servant à la fois de bouchon et d’écouteur, l’appareil transmet les conversations tout en bloquant le son nuisible, ce qui améliore considérablement la qualité de vie de celles et ceux qui la portent.
Aujourd’hui professeure au Département de génie électrique de l’ÉTS, Rachel Bouserhal s’intéresse aux autres signaux qu’il est possible de capter depuis l’intérieur de l’oreille. Observant que les objets connectés que l’on porte sur soi (en anglais, wearables) font déjà partie de notre quotidien, elle s’est demandé comment ceux-ci pourraient contribuer à détecter les signaux de l’apparition de maladies, comme la maladie de Parkinson.
« Ce sont des symptômes très subtils, qu’on remarque parfois seulement 10 ou 20 ans après qu’ils sont apparus, signale la chercheuse. Un dispositif qui nous suit depuis très longtemps pourrait remarquer les anomalies, comme un changement de vocabulaire ou des saccades oculaires, dont les vibrations se mesurent même dans l’oreille. » En collaboration avec l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, elle entraîne une intelligence artificielle capable de donner un sens à tous ces signaux. À terme, elle espère pouvoir faciliter la détection de diverses maladies neurodégénératives. « Même s’il n’y a pas de remède, on sait que plus tôt on détecte certaines maladies, plus rapidement on peut faire des changements qui vont en ralentir la progression. »
« La technologie intraauriculaire bloque le canal auditif, ce qui amplifie plusieurs signaux physiologiques dans l’oreille, comme le battement du cœur, la respiration ou la parole. »
Rachel Bouserhal, professeure au Département de génie électrique de l’ÉTS.
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